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Culture

Livre coup de coeur : Check-point de Jean-Christophe Rufin

Le French doctor-romancier-académicien a ses fans. Ce check-point-là ne les décevra point… Des routes défoncées, des paysages désolés, des miliciens menaçants, un temps de chien, des compagnons de “galère humanitaire” improbables : welcome dans les Balkans  ! Répartis entre deux cabines de camions chargés de vivres, de médicaments et d’explosifs (moins inoffensifs), une toute jeune femme et quatre hommes forment à eux cinq une ONG venue de Lyon : La Tête d’Or - pourquoi pas les Brotteaux pendant qu’on y est ! Chacun est là pour une raison différente : Maud pour fuir son petit confort bourgeois, Marc pour fuir tout court, Alex pour Bouba, la jeune Serbe qu’il aime en secret, Vauthier pour surveiller les autres ? et enfin, Lionel pour… Maud - la boucle est bouclée… Un roman d’aventures tendu comme un barrage et traité sous la forme d’un huis clos roulant haletant.

Éd. Gallimard. 400 p., 21

 

Livre coup de coeur : Érable de Saskia de Rothschild

Avec l’impertinence des gens bien nées, la correspondante parisienne de l’International New York Times fait une entrée en littérature… pertinente. Elle s’est choisie un « héros » arrogant, misanthrope et psychorigide, ce Jean-Charles Érable qu’on adore détester dès les premières pages. Notre homme a fait de l’extrême rationalité sa devise : les rencontres, ça se provoque et les gens, ça se fiche ! Une évidence pour ce matheux sorti premier de promo de l’Ecole Polytechnique. Mais alors pourquoi ce plus-que-doué se retrouve-t-il à l’âge du Christ cadre inférieur dans une boîte d’assurance ? Parce que toute compagnie est bonne à prendre tant qu’il s’agit d’en scruter les employés. Comme cette Églantine Courtois qui lui fait du gringue. Et puis, ça lui laisse du temps pour monter le projet qui lui tient à coeur… Un condensé de malice et de cynisme signé Miss de Rothschild.

Éd. Stock, 272 pages, 19  

 

 

Livre coup de coeur : Ma vie de pingouin de Katarina Mazetti

Ambiance “La croisière s’amuse” à bord du paquebot 4* l’Orlovski. Chacun des passagers, suédois pour la plupart, a une bonne raison de passer ses vacances en plein Antarctique, peu propice aux séances de bronzage mais idéal pour briser la glace et réchauffer les coeurs en hibernation. C’est le cas de Tomas, dur comme un iceberg car fraîchement séparé de compagne et enfants et de Wilma, garçon manqué plein de charme à  l’optimisme contagieux malgré son lourd secret. Alba, 72 ans, préfère, elle, les pingouins aux humains alors que Brittmari saute sur tout ce qui bouge - à bord. Katarina Mazetti à qui l’on doit Le mec de la tombe d’à côté s’amuse à faire le parallèle entre manchots et touristes et on finit par se demander qui sont les pingouins de la farce. Une comédie rafraîchissante pour affronter les grosses chaleurs de l’été annoncé.

Ed. Gaïa, 288 pages, 21  

 

Livre coup de coeur : Hanoï d'Adriana Lisboa

Alors que le Brésil était l’invité d’honneur du 35e Salon du Livre qui vient de s’achever à Paris, zoom sur une auteure de la nouvelle génération littéraire brésilienne. 45 ans, 3 romans et 3 langues - Adriana Lisboa parle français et anglais en plus du portugais  - : voilà une auteure qui compose ses livres comme les morceaux de la musique qu’elle a étudiée en même temps que la littérature. A la clé, l’histoire d’une jolie rencontre entre David, un passionné de jazz vendeur dans une banlieue de Chicago qui vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer incurable et Alex, mère célibataire d’origine vietnamienne qui rêve d’un Hanoï où elle n’a jamais mis les pieds. Tous les deux sont des enfants d’émigrants, différents et proches, seul ou mal accompagné. Envie(s) d’ailleurs ? Cap sur le Vietnam ! Une balade sentimentale qui, l’air de rien, interroge sur les déplacements et les métissages…

Éd. Métailié, 176 p., 18  

 

Livre coup de coeur : Vivre vite de Philippe Besson

Nul besoin d’être fan de James Dean pour adhérer (adorer ?) au propos de Philippe Besson : faire parler 30 proches, célèbres ou anonymes, de l’étoile filante disparue à 24 ans au volant de sa Spyder 550 le 30 septembre 1955. L’auteur de cette singulière biographie a voulu se mettre « à hauteur d’homme » (1,72 m, pas bien grand d’ailleurs le bonhomme !) et réussit son coup d’essai - c’est la première fois qu’il signe un roman choral - : raconter une légende - que dis-je ? un mythe ! - que tout le monde croit connaître d’une manière différente, privée, intime… Ainsi, le personnage le plus emblématique du livre est sans nul doute Mildred, la mère adorée, morte d’un cancer alors que Jimmy n’a que 9 ans. Mais on se régale autant en lisant le mépris de Rock Hudson, la connivence de Natalie Wood, le flair de son agent, l’amour d’un certain Bill, etc. « Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre », quelle belle épitaphe…

Éd. Julliard, 252 p.,18  

 

Livre coup de coeur : Tableau de chasse d’Arnaud Guillon

Le vieil ami de la famille - de Jean surtout - qui séduit la mère, puis la belle-fille… Morceau de « tableau de chasse » qui pourrait faire un mauvais vaudeville, un bon Feydeau ou un roman un peu graveleux. Ce serait sans compter la plume élégamment sensuelle et délicatement nostalgique d’Arnaud Guillon (Ecume Palace, Prix Nimier 2000) qui n’a pas son pareil pour caresser les cicatrices de ses personnages… Ici, deux couples : Manon et Vincent, au bord de la rupture ; Claire et Jean, les parents de Vincent. Tous se retrouvent en Normandie et dès les premières pages, on sent que le week-end à la Villa Dalila ne sera pas aussi lisse qu’annoncé. Ca commence par une bonne bouteille de Pol Roger et se termine par un verre de brouilly au goût un peu bouchonné ! Une comédie à l’ambiance entre Chabrol et Sautet jusqu’au dénouement, dramatique.

Éd. Héloïse d’Ormesson, 208 p., 17  

 

livre coup de coeur : Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie

Essayez de retenir son nom (si, si !) : cette auteure Nigériane qui écrit en anglais le mérite… Traduit en 25 langues, vendu à 500 000 exemplaires rien qu’en Angleterre et aux Etats-Unis, Americanah nous emmène sur les pas d’Ifemelu, sorte de Bridget Jones black. Ifemelu, coupe afro et quelques kilos de trop (comme Bridget), a quitté son Lagos natal pour faire ses études à Princeton, Philadelphie. Entre son job et son blog Raceteenth (« Observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu’on appelait jadis les nègres) par une Noire non américaine », ses histoires de cœur bancales et ses sœurs de couleur, Ifemelu est bien occupée (intégrée ?). Mais au bout de 13 ans, son pays et son grand amour lui manquent. Ifemelu plaque tout et revient à la case Nigeria, laissant en plan son rêve américain… Un page turner divertissant et sensible.

Éd. Gallimard, 528 pages, 24,50 € 

 

Livres coup de coeur : Deux bouquins pour la Saint-Valentin

Les autres histoires d’amour de Lucian Dan Teodorovici
Des réflexions sur l’amour qui nous viennent de Roumanie : le pari est risqué… mais réussi ! Il faut dire que l’auteur, « maître marionnettiste » ès littérature, lettré reconnu au-delà des frontières de sa Roumanie natale, a la plume sarcastique. En 11 chapitres « comme autant d’escales sur les rives de l’intimité masculine », Tedorovici s’interroge et nous interpelle sur l’amour, la paternité, mais aussi le doute, le mensonge, la première rouste, etc. Des questions plus que des réponses esquissées avec humour ou délicatesse. A offrir à un Valentin curieux.
192 pages,18
, éditions Gaïa.

De l’amour de Joseph Vebret
Plus « classique », une anthologie des 100 plus beaux poèmes et lettres, de Ronsard à Stendhal en passant par Flaubert, Victor Hugo… et Bonaparte. Un florilège de lettres et de vers sous couverture rose bonbon. Un bouquet pour Valentines romantiques.
160 pages,7,50
€, éditions Archipoche.

 

Livre coup de coeur : Les Luminaires d´Eleanor Catton

Une couverture jaune soleil alors que « la pluie tambourine grassement » dès la première page de ce pavé ? Là n’est pas le seul paradoxe du second roman de la jeune Catton qui, à 29 ans, est annoncée comme La révélation étrangère de cette rentrée d’hiver. On l’avait déjà repérée (et aimée) avec sa Répétition (Denoël, 2011) mais cette fois, elle nous bluffe ! D’abord, par la structure des Luminaires empruntée à l’astrologie - dont on peut s’affranchir aisément - ; ensuite, par l’ambition de ce foisonnant ouvrage qui rappelle les grands romans du XIXe ; enfin, par l’histoire, qui mêle énigmes et romance. Comment Eleanor Catton s’y prend-elle donc pour nous transporter en 1866 au fin fond de sa Nouvelle-Zélande natale et y suivre les aventures d’un certain Walter Moody, apprenti chercheur d’or ? Le mystère reste entier mais le charme opère. Attention : talent !

Éd. Buchet Chastel, 992 p., 27€ 

 

Livre coup de coeur : Danser les ombres de Laurent Gaudé

Laurent Gaudé aurait-il un faible pour les phénomènes naturels fortement violents ? Fascination ou inspiration ? Peu importe : « autant en emporte le talent »… Après Ouragan (paru en 2010) qui évoquait la catastrophe de la Nouvelle-Orléans, l’auteur de l’inoubliable Soleil des Scorta (Prix Goncourt 2004) fait danser les ombres des victimes du tremblement de terre d’Haïti. Lucine avait quitté ce Port-au-Prince chaotique pour raccompagner sa sœur dans son village natal à 4 heures de là. 5 ans plus tard, Lucine revient, pensant retrouver ses camarades de fac et leur combat politique. Ainsi que l’amour auquel elle avait renoncé. Mais à mi-roman, la terre se met à trembler. Comme jamais. On suit Lucine dans ce chaos fantastique (dans tous les sens du terme) et on referme le livre en se disant qu’on a eu droit à une belle leçon de courage, le style en prime.

Éd. Actes Sud, 256 p., 19,80 €

 

Livre coup de coeur : Pas pleurer de Lydie Salvayre

 

« Aujourd’hui elle est vieille, le visage ridé, le corps décrépit, la démarche égarée, vacillante, mais une jeunesse dans le regard que l’évocation de l’Espagne de 36 ravive d’une lumière que je ne lui avais jamais vue. Elle souffre de trouble de la mémoire, et tous les évènements qu’elle a vécus entre la guerre et aujourd’hui, elle en a, à tout jamais, oublié la trace. Mais elle garde absolument intacts les souvenirs de cet été 36 où eut lieu l’inimaginable, cet été 36 pendant lequel, dit-elle, elle découvrit la vie, et qui fut sans aucun doute l’unique aventure de son existence » (P16).
Elle, c’est Montse, la mère de Lydie Salvayre dont la mémoire semble s’être figée sur son meilleur souvenir, celui de l’été 36, durant lequel elle s’est émancipée. Issue d’une famille modeste, elle fait partie de cette génération qui en a marre de courber l’échine devant les bourgeois et qui dit « basta ». Entrainé par son frère, embrigadé dans le régime anarchiste, elle quitte son village catalan où rien ne bouge et part à Barcelone. Là-bas, où souffle un vent libertaire, l’internationale est diffusé à plein volume dans les rues, la foule envahit les Ramblas en plein cœur de la capitale de la catalogne. Montse prend plaisir à s’y promener, à regarder les vitrines des boutiques de lingerie, à s’asseoir à la terrasse des cafés. Elle découvre le fameux café d’Estiu, la maison bourgeoise de la Calle de San Martín où travaille sa sœur, les hôtels de luxe réquisitionnés par les milices, les parcs et surtout la plage de Barcelone et ses promesses de départ vers d’autres horizons. Elle y connaitra son seul et grand amour avec lequel elle vivra une nuit « inolvidable » à l’hôtel Continental et qui lui laissera en souvenir Lunita, la sœur ainée de Lydie Salvayre.
Mais si Montse vit sur un nuage durant cet été 36, l’écrivain Bernanos, lui, raconte dans Les grands cimetières sous la lune, l’épuration et la répression politique, à son paroxysme en juillet 1936. Ce livre a amorcé le récit-roman de Lydie Salvayre. Elle découvre, à travers le regard de Bernanos, « …cette saloperie des hommes lorsque le fanatisme les tient et les enrage jusqu’à les emmener aux pires abjections ». La dureté des propos de Bernanos s’oppose aux souvenirs exaltés d’une Montse amoureuse d’un jeune poète français et que ses filles nommeront André Malraux.
Après ce merveilleux été 36, commenceront pour Montse les années noires. Puis ce sera la Retirada en 1939, l’internement au camp de concentration d’Argelès-sur-Mer puis de Mauzac et son installation dans un village du Languedoc qu’elle ne quittera plus. Cet exil reste marqué dans le langage de Montse. Elle « mezcle » français, espagnol et franiol. Elle « grite », « se raccorde », défend à sa fille de « se burler », n’a pas de « remordiments ».  Par moment son langage dérive. Elle se laisse aller à prononcer quelques gros mots, elle qui s’est efforcée, depuis sa venue en France, de parler un français correct. Mais si son langage demeurera à jamais émaillé de solécismes, de barbarismes, de mots inventés et d’expressions défaites et refaites à la sauce Montse, c’est aussi ce qui en fait son originalité. A la lecture, cette nouvelle langue qualifiée de transpyrénéenne par Lydie Salvayre en devient poétique et a conquis le jury du prix Goncourt 2014.
Merci Montse d’avoir inspiré un si beau livre !

 

Livre coup de coeur : Baïnes de France Cavalié

Baïne : mot basque signifiant « petit bassin ». Dans le Sud-Ouest, cuvette (…) qui, sous l’effet de la marée, (…) crée un fort courant vers le large, dangereux pr les nageurs… » définit le Larousse. La seule chance de s’en sortir est de se laisser porter. Même loin. Voilà ce qui arrive à Rose, mère divorcée de jumeaux pré-ados, qui épouse Oleg l’été 1984. Ils quittent Paris pour Biarritz. Pendant qu’Oleg boit (trop), Rose danse sur les Rita Mitsouko. A 30 ans, Rose est encore séduisante. Trop pour un Oleg jaloux, aussi fou qu’amoureux. Dès la première page, « le geste part ». Une scène qui claque et laisse le lecteur KO - comme une raclée. La suite du roman ? Tout est tu, tendu, conclu – « je suis une femme, et j’ai été battue ». Un huis-clos rythmé par une écriture pudique et intelligente.

Éd. Robert Laffont, 234 p., 18
Du même auteur : « Restons-en là » (éd. Stéphane Million), prix spécial du jury Simone-Veil 2013. 

 

 

Livre coup de coeur : François Truffaut

À l’occasion du 30e anniversaire de sa disparition prématurée - Truffaut n’a que 52 ans quand il meurt le 21 octobre 1984 -, la Cinémathèque française de Paris consacre une grande exposition à l’auteur des « Quatre cent coups » et de « Jules et Jim » jusqu’au 25 janvier 2015. Prendre « Le Dernier Métro » pour y aller - ou pas ? En attendant, Serge Toubiana, le directeur de la Cinémathèque et spécialiste reconnu de François Truffaut, a chapoté un ouvrage collectif qui séduira tous les fans du cinéaste français. Archives personnelles et familiales, photos, scénarios annotés, brouillons, lettres et carnets dévoilent un François plus intime que le Truffaut universel. Bien plus qu’un catalogue d’expo, un hommage ardent dédié au surdoué de la Nouvelle Vague sous forme de beau livre relié. Vivement Noël !

Éd. Flammarion, 240 pages, 35 euros.

 

Livre coup de coeur jeunesse : Hors-pistes de Maylis de Kerangal

Gros coup de cœur pour un album jeunesse - une fois n’est pas coutume et ça sent le sapin… de Noël ! Pourquoi Hors-pistes est une bonne idée de cadeau ?
- parce que le thème (montagne sous la neige à chaque page) est raccord à la saison ;
- parce qu’il raconte une belle aventure, celle de Bruce, sorte d’Oncle d’Amérique de Paul, 10 ans ;
- parce qu’il est signé Maylis de Kerangal, « une auteure adulte » que l’on suit depuis Naissance d’un pont (lire aussi Tangente vers l’est, Réparer les Vivants, parus chez Verticales) ;
- parce que l’univers graphique de Tom Haugomat, sobre et magique, est à couper le souffle ;
- parce que l’éditeur nous donne accès aux coulisses de l’album avec 3 pages finales qui ouvrent sur l’atelier d’Haugomat et donnent la parole à Maylis de Kerangal.

Éd. Thierry Magnier, à partir de 5 ans (et jusqu’à 75 ans !), 40 p., 16,50  

 

Tirage au sort et INTERVIEW de Christophe Ono-dit-Biot pour son livre Plonger

Histoire de deux passions absolues

 
César plonge à corps perdu dans son amour pour Paz. Et Paz plonge éperdument dans sa passion pour la photographie et les requins. Sa passion sera son tombeau et Paz sera retrouvée « Nue et morte. Sur la plage d'un pays arabe. Avec le sel qui faisait des cristaux sur sa peau. ». Ainsi débute le roman de Christophe Ono-dit-Biot sur l’image de ce corps embaumé dans le sel de mer. César fera son deuil en écrivant pour son fils Hector, l’histoire de cette espagnole, aux yeux de braise, de leur rencontre à sa mort.
Sorti en France en 2013 et couronné du prestigieux prix de l’Académie Française et du prix Renaudot des lycéens, la traduction en espagnol de Plonger sort à point nommé pour les fêtes de fin d’année sous le titre Inmersión. Après avoir conquis la France, Christophe Ono-dit-Biot part à la conquête de l’Espagne. Le carnet de Madrid l’a rencontré pour vous lors de son passage à Madrid pour la promotion de son livre.
 
Le carnet de Madrid : En exergue de votre livre vous écrivez que la peau de Paz était recouverte de cristaux de sel. On sait donc que Paz est morte avant de commencer le roman et on verra par la suite que César la vénère comme une déesse. Est-ce que ces cristaux dont elle est recouverte et qui la transforme presque en statue serait la matérialisation de la « cristallisation amoureuse » (Réf. au concept inventé par Stendhal) de César pour Paz ?
 
Christophe Ono-dit-Biot : Je n’y avais pas pensé. J’ai eu l’idée d’écrire ce livre quand une image m’est apparue sans que j’arrive à me l’expliquer. J’ai vu un jour, une image qui n’existe que dans ma tête, celle d’un corps de femme nu, mais pas une nudité de cadavre, une très belle nudité, comme un corps endormi dans un paysage lointain. On sait qu’il y a quelques pêcheurs qui vivent là. C’est très dépouillé, paisible, on sent que ce n’est pas très riche. Le village est construit de bric et de broc. Je ne voulais pas dire dans quel coin d’Orient on se trouvait. Alors que tous les lieux sont mentionnés dans le roman, là non ! J’ai choisi de le nommer Abu Nuwas, du nom d’un poète persan qui a chanté l’amour et le vin. Ce lieu pourrait être un mélange de Yémen et de sultanat d’Oman. On est dans des paysages très minéraux. Je voulais que le destin de cette femme soit lié à la mer, avec le sel de la mer qui cristallise sur sa peau, qui la rend très brillante, un peu comme une armure de sel, comme une statue ou une créature mythique endormie. C’est pour ça que j’ai choisi les Asturies, pour  sa mythologie celtique. Paz est un peu une  Xana (nymphe des eaux) comme disent les asturiens, mi-sorcière et mi-fée. Elle est ensorceleuse.
 
C’est donc la raison pour laquelle vous avez décidé d’unir César à une espagnole ?  
J’ai choisi une espagnole parce que je voulais que ce soit une histoire d’amour européenne, lui est un vieil européen et je voulais que ce soit quelqu’un qui vienne de l’Europe du sud. J’aurais pu choisir une italienne, mais je trouve que l’Espagne, parmi tous les pays européens, a gardé une force tragique. J’ai toujours été impressionné par les poignards dans Les sept douleurs de Marie. Quand j’écoute les espagnols dans les cafés, je ressens beaucoup d’énergie, de force, de dynamisme. On dit les choses clairement, directement, parfois crûment, parfois cruellement. Alors que les français aiment la conversation, l’ironie grinçante. Ils aiment se moquer. J’ai l’impression qu’en Espagne, on est dans le tragique. On le voit dans la peinture et dans la littérature espagnole. J’aime beaucoup le livre de Miguel de Unamuno  Le sentiment tragique de la vie. La mort et la vie sont très présentes en Espagne. J’ai l’impression que l’on vit plus intensément. J’avais envie que ce français soit réveillé par cette espagnole. 
 
En effet elle le réveille mais elle ne prend pas le temps de l’aimer. D’ailleurs César soulève un point très intéressant vers la fin du roman. Il compare l’amour à un filon d’or et se désole qu’une fois celui-ci épuisé, Paz n’ait pas pris la peine de chercher en lui d’autres filons. Est-ce, selon vous, la raison pour laquelle les histoires d’amours ne durent que 3 ans pour reprendre Frédéric Beigbeder ? 
La chose la plus difficile à faire aujourd’hui c’est d’aimer, parce que pour aimer il faut regarder l’autre, il faut être attentif à l’autre, il faut écouter l’autre. Quand je vois des couples dans un restaurant, je les vois surtout en couple avec leur téléphone portable, en train de relever leurs mails, de parler au téléphone, de « twitter », et de ne pas se regarder eux-mêmes. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la seule chose qui soit continue, c’est l’interruption. On est interrompu absolument tout le temps. 
 
Vous avez mentionné lors d’un entretien que Plonger était une variation d’Orphée et d’Eurydice. En quoi la relation entre César et Paz se rapproche-t-elle du mythe grec ? 
Dans le mythe on va dans la mort rechercher celle qu’on a aimée. C’est un peu ce que fait par la parole, par les mots, par la littérature, César avec Paz. Il va la chercher. Evidemment, cela prend les apparences d’une reconnaissance de corps mais il va ressusciter Paz pour leur enfant, depuis les débuts de sa rencontre avec elle jusqu’à son départ. Il va essayer de reconstruire ce qui s’est passé quand il n’était pas là. Par la chair des mots, il la fait redevenir vivante pour l’enfant qu’ils ont eu. Il y a donc une tentative de résurrection d’une femme par le roman.
 
Paz n’est pas vraiment une femme de tout repos et César n’est pas vraiment un conquérant. Pourquoi avoir fait le choix de ces prénoms ?  
Pour tous mes personnages j’aime bien prendre un nom qui soit contre-intuitif. César est un nom de conquérant mais je le donne à quelqu’un qui arrête de conquérir et qui est plutôt dans le repli. Paz est quelqu’un qui est le contraire de la paix. Elle est colérique, énergique, le contraire de l’apaisement. J’aime bien jouer là-dessus.
On est dans un âge, actuellement qui n’est plus un âge de conquête. César est le nom d’un héros mais dans le roman c’est un anti-héros. Dans Plonger, il a du mal à franchir le Rubicon. Dans Birmane il a du mal à aller en Birmanie et on le lui reproche. « Mais puisque tu veux l’aventure, vas-y », lui dit-on. Désagrégé(e) c’est le passage à l’acte. 
 
César est journaliste comme vous. Il prend son métier très à cœur et  va même jusqu’à se considérer comme un moine-soldat dont la mission est de transmettre la culture. En tant que responsable des pages culturelles de l’hebdomadaire Le Point, pensez-vous comme César que la culture est menacée ? 
J’ai l’impression qu'aujourd’hui, quand on parle de culture, y compris en France, on entend parler d’élitisme. Pour moi la culture est le contraire de l’élitisme. La culture c’est ce qu’on partage, c’est notre bien commun. J’ai longtemps été professeur et j’ai essayé de transmettre cet appétit pour la culture. L’on dit souvent que les livres sont de moins en moins vendus, que les gens ont de moins en moins le temps de lire, je pense que c’est un mauvais moment à passer et que le livre tel qu’il est, est un objet parfait. Umberto Ecco disait « si vous voulez vivre une seule vie ne lisez pas de livre, si vous voulez vivre mille vies alors lisez des livres ». C’est vrai qu’elle est menacée mais en même temps il n’y a jamais eu une offre culturelle aussi abondante. Il faut juste reconnecter la jeunesse, à la littérature, à la culture. J’ai l’impression qu’on n’a plus le temps de rien. Mais il y a un moment où on se réapproprie le temps, c’est dans un livre ou devant une œuvre d’art.  Cicéron, un auteur que j’aime beaucoup, disait « si tu ne sais pas d’où tu viens, tu seras toujours un enfant ». C’est génial d’être un enfant sauf qu’un enfant n’est pas autonome, il a besoin de ses parents. Ce que voulait dire Cicéron c’est que si on ne sait pas d’où on vient - et la culture nous permet de savoir d’où on vient- on sera toujours une sorte d’enfant dans l’instant. Pour acquérir son autonomie, on a besoin de la culture surtout aujourd’hui avec les combats sur le régionalisme, que ce soit en Espagne ou en France où le gouvernement essaie de faire passer une loi pour redessiner et fusionner les régions. Cette loi ravive le régionalisme. Certains disent je suis alsacien et pas lorrain, je suis du nord et pas de Picardie. Moi, je ne me définis pas Normand ou français, je suis européen. J’aime bien l’idée de me sentir chez moi quand je suis en Espagne, en Italie ou en Allemagne, de sentir une communauté. Et d’où vient-elle ? Elle vient de la culture. Quand j’étais petit j’ai lu Cervantès, Shakespeare, Goethe, Dante, Rousseau, Montesquieu. La culture est le moyen de nous rassembler. Elle nous aide à rester humains. Quand on voit la barbarie à quelques heures d’avion, que veulent faire ces barbares ?  Détruire les monuments, les manuscrits, les livres, les bibliothèques. Parce que quand vous détruisez la culture vous détruisez l’identité des gens, vous détruisez le temps, le lien avec les parents, les grands-parents, les arrière-grands-parents et tous les gens qui les ont précédés. La barbarie est l’ennemie de la culture parce que la culture est l’ennemie de la barbarie et je veux absolument combattre pour cette culture. C’est vrai qu’elle est menacée, il y a plein d’endroits du monde où elle est menacée. Mais il faudrait qu’en Europe, en Espagne, en France, on se réjouisse de voir que n’importe qui peut prendre un livre, voir un film, aller voir une exposition et se sentir immédiatement connecté avec tout ce qui a fait la richesse de l’humanité. 
 
J’ai relevé plus de 10 passages dans le livre où César évoque la fin de l’Europe. L’Europe est-elle en train de sombrer pour reprendre une phrase du roman ? 
Quand on écoute les leaders politiques qui parlent de nation, de région, cela me fait de la peine. J’espère que nous n’allons pas vivre la fin de l’Europe. C’est pour cela que je voudrais qu’on n’oublie pas que le meilleur ciment entre les peuples, c’est la culture, la littérature et l’art. Même si pour la littérature on a besoin d’une traduction, une fois traduit, on s’aperçoit que l’on parle la même langue culturelle. J’ai de la mélancolie pour cette Europe. J’aime beaucoup l’idée d’un témoignage avec ce livre. Ce livre était pour moi le moyen de payer une dette à cette civilisation européenne qui, j’espère, n’est pas morte mais qui a du plomb dans l’aile. Au fond, quand on y réfléchit, l’histoire de l’Europe était mal partie dès le départ. Dans la mythologie grecque, Europe était une princesse phénicienne qui venait d’Orient, d’où aussi la présence de l’Orient dans le livre. Elle rencontre Zeus déguisé en taureau et le suit. Ils arrivent en Crète où Europe est violée par Zeus. Le mythe disait donc déjà que c’était mal parti. J’aime l’idée de cette petite princesse Europe dont il faudrait prendre soin.
 
L’histoire d’amour entre César et Paz n’était-elle pas aussi vouée à l’échec dès le départ ? Elle veut voir le monde, il veut rester en Europe. Elle aime la nature, il aime les musées. 
En fait, il y a le territoire de jeu de César qui est le territoire culturel avec la biennale de Venise, avec le Louvre. Puis Paz va l’emmener dans ce monde sous-marin qui fait peur au départ mais qui va reconnecter César à la sensation. Il ne vivait que dans la culture et il va vivre vraiment que dans la nature. Cette opposition nature/culture m’intéresse énormément. Et ce monde sous-marin est un monde magique. Quand j’ai découvert la plongée sous-marine, j’ai vu un monde parallèle au monde réel. Les poissons qui mangent le corail, ressemblent aux vaches qui sont en train de brouter de l’herbe. Les murènes ressemblent aux serpents. Quand vous êtes sous l’eau et que vous regardez le ciel de la mer c’est comme un ciel avec des nuages. C’est un monde sauvage d’une beauté absolue que l’on croirait créé par un architecte fou. C’est le monde des grands prédateurs comme le requin.  
 
Pourquoi avoir choisi le requin comme animal d’adoption de Paz ? 
Le requin c’est l’animal qui incarne la peur, cette peur qui empoisonne le monde contemporain. On se renferme les uns sur les autres. On parle de nation, de région. On ne veut pas d’étrangers. Cette peur-là est vraiment le poison, elle conduit au fascisme. Quand j’ai rencontré le requin sous l’eau, j’ai vu autre chose que la peur. J’ai vu un animal extrêmement beau, extrêmement fluide, absolument parfait, qui n’a pas évolué depuis 500 millions d’années et qui était là bien avant les hommes mais que les hommes sont contraints de tuer. Je voulais faire du requin un symbole de liberté plus qu’un symbole de peur. Le requin est la figure de proue de  Plonger.

 

 

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