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Culture
Tirage au sort et INTERVIEW de Christophe Ono-dit-Biot pour son livre Plonger

Histoire de deux passions absolues

 
César plonge à corps perdu dans son amour pour Paz. Et Paz plonge éperdument dans sa passion pour la photographie et les requins. Sa passion sera son tombeau et Paz sera retrouvée « Nue et morte. Sur la plage d'un pays arabe. Avec le sel qui faisait des cristaux sur sa peau. ». Ainsi débute le roman de Christophe Ono-dit-Biot sur l’image de ce corps embaumé dans le sel de mer. César fera son deuil en écrivant pour son fils Hector, l’histoire de cette espagnole, aux yeux de braise, de leur rencontre à sa mort.
Sorti en France en 2013 et couronné du prestigieux prix de l’Académie Française et du prix Renaudot des lycéens, la traduction en espagnol de Plonger sort à point nommé pour les fêtes de fin d’année sous le titre Inmersión. Après avoir conquis la France, Christophe Ono-dit-Biot part à la conquête de l’Espagne. Le carnet de Madrid l’a rencontré pour vous lors de son passage à Madrid pour la promotion de son livre.
 
Le carnet de Madrid : En exergue de votre livre vous écrivez que la peau de Paz était recouverte de cristaux de sel. On sait donc que Paz est morte avant de commencer le roman et on verra par la suite que César la vénère comme une déesse. Est-ce que ces cristaux dont elle est recouverte et qui la transforme presque en statue serait la matérialisation de la « cristallisation amoureuse » (Réf. au concept inventé par Stendhal) de César pour Paz ?
 
Christophe Ono-dit-Biot : Je n’y avais pas pensé. J’ai eu l’idée d’écrire ce livre quand une image m’est apparue sans que j’arrive à me l’expliquer. J’ai vu un jour, une image qui n’existe que dans ma tête, celle d’un corps de femme nu, mais pas une nudité de cadavre, une très belle nudité, comme un corps endormi dans un paysage lointain. On sait qu’il y a quelques pêcheurs qui vivent là. C’est très dépouillé, paisible, on sent que ce n’est pas très riche. Le village est construit de bric et de broc. Je ne voulais pas dire dans quel coin d’Orient on se trouvait. Alors que tous les lieux sont mentionnés dans le roman, là non ! J’ai choisi de le nommer Abu Nuwas, du nom d’un poète persan qui a chanté l’amour et le vin. Ce lieu pourrait être un mélange de Yémen et de sultanat d’Oman. On est dans des paysages très minéraux. Je voulais que le destin de cette femme soit lié à la mer, avec le sel de la mer qui cristallise sur sa peau, qui la rend très brillante, un peu comme une armure de sel, comme une statue ou une créature mythique endormie. C’est pour ça que j’ai choisi les Asturies, pour  sa mythologie celtique. Paz est un peu une  Xana (nymphe des eaux) comme disent les asturiens, mi-sorcière et mi-fée. Elle est ensorceleuse.
 
C’est donc la raison pour laquelle vous avez décidé d’unir César à une espagnole ?  
J’ai choisi une espagnole parce que je voulais que ce soit une histoire d’amour européenne, lui est un vieil européen et je voulais que ce soit quelqu’un qui vienne de l’Europe du sud. J’aurais pu choisir une italienne, mais je trouve que l’Espagne, parmi tous les pays européens, a gardé une force tragique. J’ai toujours été impressionné par les poignards dans Les sept douleurs de Marie. Quand j’écoute les espagnols dans les cafés, je ressens beaucoup d’énergie, de force, de dynamisme. On dit les choses clairement, directement, parfois crûment, parfois cruellement. Alors que les français aiment la conversation, l’ironie grinçante. Ils aiment se moquer. J’ai l’impression qu’en Espagne, on est dans le tragique. On le voit dans la peinture et dans la littérature espagnole. J’aime beaucoup le livre de Miguel de Unamuno  Le sentiment tragique de la vie. La mort et la vie sont très présentes en Espagne. J’ai l’impression que l’on vit plus intensément. J’avais envie que ce français soit réveillé par cette espagnole. 
 
En effet elle le réveille mais elle ne prend pas le temps de l’aimer. D’ailleurs César soulève un point très intéressant vers la fin du roman. Il compare l’amour à un filon d’or et se désole qu’une fois celui-ci épuisé, Paz n’ait pas pris la peine de chercher en lui d’autres filons. Est-ce, selon vous, la raison pour laquelle les histoires d’amours ne durent que 3 ans pour reprendre Frédéric Beigbeder ? 
La chose la plus difficile à faire aujourd’hui c’est d’aimer, parce que pour aimer il faut regarder l’autre, il faut être attentif à l’autre, il faut écouter l’autre. Quand je vois des couples dans un restaurant, je les vois surtout en couple avec leur téléphone portable, en train de relever leurs mails, de parler au téléphone, de « twitter », et de ne pas se regarder eux-mêmes. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la seule chose qui soit continue, c’est l’interruption. On est interrompu absolument tout le temps. 
 
Vous avez mentionné lors d’un entretien que Plonger était une variation d’Orphée et d’Eurydice. En quoi la relation entre César et Paz se rapproche-t-elle du mythe grec ? 
Dans le mythe on va dans la mort rechercher celle qu’on a aimée. C’est un peu ce que fait par la parole, par les mots, par la littérature, César avec Paz. Il va la chercher. Evidemment, cela prend les apparences d’une reconnaissance de corps mais il va ressusciter Paz pour leur enfant, depuis les débuts de sa rencontre avec elle jusqu’à son départ. Il va essayer de reconstruire ce qui s’est passé quand il n’était pas là. Par la chair des mots, il la fait redevenir vivante pour l’enfant qu’ils ont eu. Il y a donc une tentative de résurrection d’une femme par le roman.
 
Paz n’est pas vraiment une femme de tout repos et César n’est pas vraiment un conquérant. Pourquoi avoir fait le choix de ces prénoms ?  
Pour tous mes personnages j’aime bien prendre un nom qui soit contre-intuitif. César est un nom de conquérant mais je le donne à quelqu’un qui arrête de conquérir et qui est plutôt dans le repli. Paz est quelqu’un qui est le contraire de la paix. Elle est colérique, énergique, le contraire de l’apaisement. J’aime bien jouer là-dessus.
On est dans un âge, actuellement qui n’est plus un âge de conquête. César est le nom d’un héros mais dans le roman c’est un anti-héros. Dans Plonger, il a du mal à franchir le Rubicon. Dans Birmane il a du mal à aller en Birmanie et on le lui reproche. « Mais puisque tu veux l’aventure, vas-y », lui dit-on. Désagrégé(e) c’est le passage à l’acte. 
 
César est journaliste comme vous. Il prend son métier très à cœur et  va même jusqu’à se considérer comme un moine-soldat dont la mission est de transmettre la culture. En tant que responsable des pages culturelles de l’hebdomadaire Le Point, pensez-vous comme César que la culture est menacée ? 
J’ai l’impression qu'aujourd’hui, quand on parle de culture, y compris en France, on entend parler d’élitisme. Pour moi la culture est le contraire de l’élitisme. La culture c’est ce qu’on partage, c’est notre bien commun. J’ai longtemps été professeur et j’ai essayé de transmettre cet appétit pour la culture. L’on dit souvent que les livres sont de moins en moins vendus, que les gens ont de moins en moins le temps de lire, je pense que c’est un mauvais moment à passer et que le livre tel qu’il est, est un objet parfait. Umberto Ecco disait « si vous voulez vivre une seule vie ne lisez pas de livre, si vous voulez vivre mille vies alors lisez des livres ». C’est vrai qu’elle est menacée mais en même temps il n’y a jamais eu une offre culturelle aussi abondante. Il faut juste reconnecter la jeunesse, à la littérature, à la culture. J’ai l’impression qu’on n’a plus le temps de rien. Mais il y a un moment où on se réapproprie le temps, c’est dans un livre ou devant une œuvre d’art.  Cicéron, un auteur que j’aime beaucoup, disait « si tu ne sais pas d’où tu viens, tu seras toujours un enfant ». C’est génial d’être un enfant sauf qu’un enfant n’est pas autonome, il a besoin de ses parents. Ce que voulait dire Cicéron c’est que si on ne sait pas d’où on vient - et la culture nous permet de savoir d’où on vient- on sera toujours une sorte d’enfant dans l’instant. Pour acquérir son autonomie, on a besoin de la culture surtout aujourd’hui avec les combats sur le régionalisme, que ce soit en Espagne ou en France où le gouvernement essaie de faire passer une loi pour redessiner et fusionner les régions. Cette loi ravive le régionalisme. Certains disent je suis alsacien et pas lorrain, je suis du nord et pas de Picardie. Moi, je ne me définis pas Normand ou français, je suis européen. J’aime bien l’idée de me sentir chez moi quand je suis en Espagne, en Italie ou en Allemagne, de sentir une communauté. Et d’où vient-elle ? Elle vient de la culture. Quand j’étais petit j’ai lu Cervantès, Shakespeare, Goethe, Dante, Rousseau, Montesquieu. La culture est le moyen de nous rassembler. Elle nous aide à rester humains. Quand on voit la barbarie à quelques heures d’avion, que veulent faire ces barbares ?  Détruire les monuments, les manuscrits, les livres, les bibliothèques. Parce que quand vous détruisez la culture vous détruisez l’identité des gens, vous détruisez le temps, le lien avec les parents, les grands-parents, les arrière-grands-parents et tous les gens qui les ont précédés. La barbarie est l’ennemie de la culture parce que la culture est l’ennemie de la barbarie et je veux absolument combattre pour cette culture. C’est vrai qu’elle est menacée, il y a plein d’endroits du monde où elle est menacée. Mais il faudrait qu’en Europe, en Espagne, en France, on se réjouisse de voir que n’importe qui peut prendre un livre, voir un film, aller voir une exposition et se sentir immédiatement connecté avec tout ce qui a fait la richesse de l’humanité. 
 
J’ai relevé plus de 10 passages dans le livre où César évoque la fin de l’Europe. L’Europe est-elle en train de sombrer pour reprendre une phrase du roman ? 
Quand on écoute les leaders politiques qui parlent de nation, de région, cela me fait de la peine. J’espère que nous n’allons pas vivre la fin de l’Europe. C’est pour cela que je voudrais qu’on n’oublie pas que le meilleur ciment entre les peuples, c’est la culture, la littérature et l’art. Même si pour la littérature on a besoin d’une traduction, une fois traduit, on s’aperçoit que l’on parle la même langue culturelle. J’ai de la mélancolie pour cette Europe. J’aime beaucoup l’idée d’un témoignage avec ce livre. Ce livre était pour moi le moyen de payer une dette à cette civilisation européenne qui, j’espère, n’est pas morte mais qui a du plomb dans l’aile. Au fond, quand on y réfléchit, l’histoire de l’Europe était mal partie dès le départ. Dans la mythologie grecque, Europe était une princesse phénicienne qui venait d’Orient, d’où aussi la présence de l’Orient dans le livre. Elle rencontre Zeus déguisé en taureau et le suit. Ils arrivent en Crète où Europe est violée par Zeus. Le mythe disait donc déjà que c’était mal parti. J’aime l’idée de cette petite princesse Europe dont il faudrait prendre soin.
 
L’histoire d’amour entre César et Paz n’était-elle pas aussi vouée à l’échec dès le départ ? Elle veut voir le monde, il veut rester en Europe. Elle aime la nature, il aime les musées. 
En fait, il y a le territoire de jeu de César qui est le territoire culturel avec la biennale de Venise, avec le Louvre. Puis Paz va l’emmener dans ce monde sous-marin qui fait peur au départ mais qui va reconnecter César à la sensation. Il ne vivait que dans la culture et il va vivre vraiment que dans la nature. Cette opposition nature/culture m’intéresse énormément. Et ce monde sous-marin est un monde magique. Quand j’ai découvert la plongée sous-marine, j’ai vu un monde parallèle au monde réel. Les poissons qui mangent le corail, ressemblent aux vaches qui sont en train de brouter de l’herbe. Les murènes ressemblent aux serpents. Quand vous êtes sous l’eau et que vous regardez le ciel de la mer c’est comme un ciel avec des nuages. C’est un monde sauvage d’une beauté absolue que l’on croirait créé par un architecte fou. C’est le monde des grands prédateurs comme le requin.  
 
Pourquoi avoir choisi le requin comme animal d’adoption de Paz ? 
Le requin c’est l’animal qui incarne la peur, cette peur qui empoisonne le monde contemporain. On se renferme les uns sur les autres. On parle de nation, de région. On ne veut pas d’étrangers. Cette peur-là est vraiment le poison, elle conduit au fascisme. Quand j’ai rencontré le requin sous l’eau, j’ai vu autre chose que la peur. J’ai vu un animal extrêmement beau, extrêmement fluide, absolument parfait, qui n’a pas évolué depuis 500 millions d’années et qui était là bien avant les hommes mais que les hommes sont contraints de tuer. Je voulais faire du requin un symbole de liberté plus qu’un symbole de peur. Le requin est la figure de proue de  Plonger.

 

 

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